« Au Cameroun, le crépuscule d’une dictature à huis clos »

Achille Mbembe
"un régime parmi les plus délétères du continent"

Achille Mbembe fait la radiographie d’un régime parmi les plus délétères du continent, alors que s’esquisse une possible dislocation du pays avec la sécession anglophone.

Un appel du professeur d’histoire et de sciences politiques à « défrancophoniser » l’état camerounais... et à la contruction d’un nouvel Etat, "fondé sur une nouvelle Constitution", "une Charte des droits et des libertés", "une architecture juridique reformée" et "une régionalisation authentique et radicale, voire d’une fédération élargie".

"La construction de ce nouvel Etat de droit passerait par un rajeunissement significatif du personnel politique et par la réorganisation des modes de désignation des magistrats, des membres de la Cour suprême, du Conseil constitutionnel et de l’instance chargée de l’organisation des élections, le but étant d’en garantir l’indépendance."

"Resterait le problème de la réconciliation nationale", conclut Mbembe.

"Garantir l’indépendance" des élections. Et de l’état ! Car resterait aussi à régler le problème de la prédation néocoloniale, car si comme le souligne Mbembe cette transformation de l’état camerounais nécessite "une nouvelle répartition fiscale [qui] permettrait aux communautés locales de bénéficier de l’exploitation des ressources du sol et du sous-sol local", il faudra contraindre les Total, PHP [1], SEPBC [2] et autres Bolloré [3] à arrêter, avec le soutien de la "protobourgeoisie parasitaire" camerounaise, l’exploitation éhontée des sols et des populations du pays.

Une vraie gageure sans une profonde transformation des pratiques à la tête d’un autre état, français celui-là.


"[Biya] inventa une méthode inédite de gestion des affaires de l’Etat qui combinait le gouvernement par l’abandon et l’inertie, l’indifférence et l’immobilisme, la négligence et la brutalité, et l’administration sélective de la justice et des pénalités.

Pour son fonctionnement quotidien et sa reproduction sur le long terme, un tel mode de domination requérait, entre autres, la miniaturisation et la systématisation de formes à la fois verticales et horizontales de la prédation.

Par le haut, de nombreux hauts fonctionnaires et directeurs ou membres des conseils d’administration des sociétés parapubliques puisent directement dans le Trésor public. Par le bas, mal rémunérées, bureaucratie et soldatesque vivent sur l’habitant.

Les niches de corruption prolifèrent et les activités illégales sont omniprésentes dans toutes les filières bureaucratiques et secteurs économiques.

En réalité, tout est prétexte à détournements et surévaluations, qu’il s’agisse de la gestion des projets, des activités de passation et d’exécution des marchés publics, des indemnisations de tout genre ou des transactions au titre de la vie quotidienne.

Les crédits alloués aux ministères, délégués aux régions ou transférés aux collectivités territoriales ne sont guère épargnés. En trente-cinq ans de règne, le nombre de marchés passés de gré à gré et celui des chantiers abandonnés se compte par centaines de milliers. En 2011, un document de la Commission nationale anti-corruption estimait qu’entre 1998 et 2004, au moins 2,8 milliards d’euros de recettes publiques avaient été détournés.

La démocratisation du droit de ponctionner est telle que la corruption sévit à tous les niveaux de la société. Une partie du tissu social et culturel s’articulant non pas autour d’institutions impersonnelles, mais de rapports sociaux privatisés, marchandage et micro-arnaque sont devenus la norme. La corruption est devenue un véritable système de redistribution sociale en même temps que le facteur structurant des inégalités entre régions et tribus."

Mis en ligne par Bruno
 11/10/2017

Le dernier ouvrage d’Achille Mbembe, Politiques de l’inimitié, a été publié aux Editions La Découverte.

A lire :

Au Cameroun, le crépuscule d’une dictature à huis clos, Achille Mbembe, Le Monde, 9 octobre 2017.

Le dossier Cameroun de l’association Survie

Port, rail, plantations : le triste bilan de Bolloré au Cameroun, Thomas Deltombre, Le Monde Diplomatique, avril 20019

Au Cameroun, une exploitation de bananes au goût amer, Fanny Pigeaud, Libération, 18 mai 2009.

Le dossier Total de L’Observatoire des multinationales, multinationales.org.

[1Plantations du Haut Penja (PHP), premier producteur de bananes du pays, société détenue à 60 % par la Compagnie fruitière, basée à Marseille, et près de 40 % par l’américain Dole et par quelques actionnaires privés camerounais

[2Société d’Exploitation des Parcs à Bois du Cameroun

[3"Le groupe Bolloré est devenu un acteur incontournable dans le tissu économique comme dans la vie politique du Cameroun." - Thomas Deltombe, "Port, rail, plantations : le triste bilan de Bolloré au Cameroun", Le Monde Diplomatique, avril 2009.

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