Génocide rwandais : La presse française au banc des accusés

L’implication française sur le plan médiatique
Propos recueillis par Vivien Jaboeuf

Le rapport de la Commission d’enquête citoyenne sur le rôle de la France durant le génocide rwandais, L’horreur qui nous prend au visage, est paru en mars dernier.

Il dénonce entre autres l’implication française sur le plan médiatique. Jean-Paul Gouteux, spécialiste de la question rwandaise, nous rappelle la tendance néocolonialiste de la presse française en Afrique.

Le Dominion : La plupart des médias français ont décrit dans un premier temps le conflit rwandais de 1994 comme le résultat de l’exacerbation d’un antagonisme culturel et séculaire entre Hutu et Tutsi. D’un point de vue religieux, social, linguistique et historique, peut-on dire que Hutu et Tutsi font parties de deux ethnies distinctes ?

Jean-Paul Gouteux : Hutu et Tutsi sont des catégories sociales, déterminées autrefois par leur activité socioprofessionnelle : élevage pour les Tutsi, agriculture pour les Hutu. Ils parlent la même langue et ont la même culture. Aujourd’hui, cette distinction entre agriculteurs et éleveurs n’a plus de sens. En revanche, la vision racialiste des administrateurs coloniaux allemands, puis belges et surtout de l’Église catholique s’est peu à peu imposée. Ces catégories ont été reprises par les colons belges, racialisées et inscrites sur les cartes d’identités rwandaises. Monseigneur Perraudin, représentant le Vatican au Rwanda, parlait des « races » hutu et tutsi. Il fut l’un des initiateurs d’une « révolution » sur fond ethnique qui a conduit aux premiers massacres de la population civile tutsi au début des années soixante.

Historiquement, les guerres qui ont permis d’agrandir le royaume du Rwanda tout au long des siècles, opposaient l’armée rwandaise, comprenant Tutsi, Hutu et Twa à d’autres armées des différents royaumes de la région. La tradition des conflits entre Hutu et Tutsi, présentée trivialement comme l’explication du génocide, n’existe tout simplement pas, elle n’est qu’un des ingrédients de la propagande servant à attiser ces conflits.

Le soi-disant conflit ethnique fut donc une construction idéologique servant les fins politiques du gouvernement et des extrémistes de l’époque. Désigner un bouc émissaire, en l’occurrence la population civile tutsi, est éminemment politique. C’est une vieille recette usée jusqu’à la corde pas les populismes et les fascismes européens. Les deux républiques hutu successives, la première dominée par des Hutu du centre, la seconde par des Hutu du nord, se sont largement servies de cette « arme de manipulation massive ». Avec l’avènement du Hutu Power, mouvement raciste transcendant les partis politiques, cette dérive prit la forme du « nazisme tropical » que l’on connaît et qui a abouti au génocide de la population tutsi en 1994.

La vision racialiste des colonisateurs a fini par être totalement intégrée par les intellectuels rwandais et certainement beaucoup moins par le menu peuple. Si les dirigeants pouvaient organiser périodiquement des séries de pogromes antitutsi en exacerbant la haine ethnique, c’est parce que nombre d’intellectuels hutu l’acceptaient et trouvaient là le moyen d’entretenir leur conviction et leur bonne conscience. Ce sont en effet ces intellectuels qui bénéficiaient de l’exclusion des Tutsi de la compétition pour les postes administratifs. Le jeu est donc complexe entre la manipulation du racisme par le pouvoir – qui permettait d’occulter les problèmes sociaux en désignant un bouc émissaire – et l’acceptation ou la surenchère de ceux qui en tiraient de petits privilèges.

Des victimes rwandaises du génocide ont même saisi la justice française de plainte contre X. Pensez-vous sincèrement que des responsables français, politiques ou militaires, puissent un jour être jugés et que la France fasse des excuses publiques aux victimes du génocide ?

Je suis intimement persuadé que la vérité sur un génocide ne peut être totalement occultée. Le phénomène est trop grave et fait appel à une conscience universelle, celle de l’humanité tout entière. Ceux qui pensent que leurs turpitudes politiques, parce qu’elles se déroulaient dans « le trou noir » de l’Afrique, « au cœur des ténèbres » pour reprendre l’expression de Joseph Conrad, seraient à jamais méconnues, se trompent.

Cette plainte de victimes rwandaises est donc d’une importance fondamentale. Nous verrons bien dans la suite qui lui sera donnée où en est l’information et l’état des consciences en France sur ce drame, à la fois des juges et de la population. Mais il y en aura d’autres, comme il y aura d’autres révélations, toujours plus embarrassantes pour l’État français.

Dix ans après le génocide et autant d’années de dénonciation de la part des victimes et des associations militantes, la gravité de la complicité française commence seulement à faire surface. Les médias sont-ils pour beaucoup dans la lenteur de la sensibilisation du public et des politiques ?

Pour ce qui concerne l’Afrique, il y a une tradition journalistique qui est de limiter l’information aux clichés ethniques, sans aucune analyse digne de ce nom et surtout de répercuter la politique africaine de la France sans aucune critique. Les médias français ne s’intéressent jamais aux questions de fond sur l’Afrique. L’image cultivée est celle de l’ethnicité et du tribalisme, c’est-à-dire qu’ils ne parlent que de la forme et des moyens de ces manipulations politiques, jamais des manipulations politiques en elles-mêmes. En France, les médias restent obéissants et l’opinion est toujours sous contrôle. Cela peut changer.

Il faut que l’opinion européenne s’émancipe de l’expertise française en ce qui concerne l’Afrique. On peut considérer deux cas de figure : ou l’Europe refuse l’hégémonie des dirigeants français sur la politique africaine et constituera le moteur du changement de l’opinion publique française, ou nos spécialistes, les diplomates et leurs officines, parviennent à la contrôler, ce qui serait un scénario catastrophe que l’Afrique payerait très cher.

En 1994, on était en plein dans ce schéma de désinformation larvée. Il est rétrospectivement accablant, devant l’horreur et la dimension du drame qui s’est déroulé pendant trois mois au Rwanda, de relire la presse française de cette époque. La couverture a été minimaliste. Certes, la responsabilité de la presse a été ainsi engagée. Il y avait au moins deux façons d’empêcher le drame. La première était de révéler l’ampleur du crime dès avril 1994 et ainsi de susciter un mouvement d’opinion pour arrêter l’intolérable. La seconde était de révéler l’implication des autorités françaises, qui auraient alors été obligées de bloquer leurs alliés génocidaires. Ni l’un ni l’autre n’a été fait. La presse et les autres médias français ont été au-dessous de tout, restant fidèles à leurs habitudes sur l’Afrique. Globalement, l’information sur ce domaine en France reste toujours désertifiée, limitée à la langue de bois des discours officiels que critiquent, très mal, les incompréhensions de la presse contestataire. « C’est le discours de “la France, meilleure amie de l’Afrique”, “plus grande donatrice”, “patrie des droits de l’homme”, “avocate de l’Afrique”, tous ces slogans politico-médiatiques que l’on entend si souvent et qui ont encore une étonnante efficacité » comme l’explique François-Xavier Verschave de l’ONG Survie.

Citons un exemple assez récent, un entretien avec le rédacteur en chef de La lettre du Continent paru dans le journal contestataire français Charlie Hebdo du 23 février 2005 et dont le titre résume l’essentiel du message de désinformation : « La France n’a plus les moyens de jouer les bons pères de famille en Afrique ». La lettre du Continent est une publication bien renseignée, trop bien même, de toute évidence très proche des services secrets français et pour cela très prisée dans les milieux de la « Françafrique ».

Il semble aujourd’hui que la situation change lentement, mais sûrement. Ainsi la répression du pouvoir togolais contre la population civile qui s’oppose à son hold-up électoral ne passe plus comme une lettre à la poste. Même RFI ne semble plus totalement contrôlée par le pouvoir chiraquien, l’information est beaucoup plus objective et les journalistes de cette radio ont protesté contre la suppression du site Internet de RFI et des informations qui contrevenaient au soutien que Paris apporte toujours à la dictature togolaise.

Dans votre livre, Le Monde, un contre-pouvoir ?, vous critiquez sévèrement les méthodes de désinformation et de manipulation sur le génocide rwandais, et notamment l’attitude malhonnête des envoyés spéciaux de l’époque. Vous dites entre autres que « Le Monde, en tant qu’instrument docile [de la politique française de collaboration avec le Rwanda] a sa part de responsabilité dans l’incompréhension des Français et leur passivité devant l’horreur qui s’accomplissait ».

Les conclusions provisoires de la Commission d’enquête citoyenne sur les médias et idéologies nuancent leurs accusations. Je cite : « La plupart des envoyés spéciaux ont fait leur travail et rapporté les faits (...), ils n’ont pas déguisé la responsabilité de la France depuis 1990 », puis « Cependant, certains de ces envoyés spéciaux, des éditorialistes et des rédactions parisiennes ont eu tendance à répercuter le discours de diabolisation du FPR (...) ». Souscrivez-vous à cette analyse des faits ?

Pas exactement. D’abord je ne pense pas qu’il y ait une « responsabilité de la France ». Il s’agit de diverses responsabilités de dirigeants français, politiques et militaires, engagés dans une étroite collaboration avec un État pré-génocidaire, puis génocidaire. Parler de « La France » évite simplement d’avoir à les identifier et d’avoir à analyser les responsabilités de chacun.

L’utilisation de cette expression globalisante évite l’analyse et révèle clairement les limites de cette commission, ou plutôt l’intention de certains de ses membres, notamment ceux qui ont travaillé sur le dossier médiatique. Mais heureusement les faits sont là, et ce sont eux qui ont eu le dernier mot.

L’occultation médiatique du génocide a été très consensuelle et s’est poursuivie jusqu’en 1998. Elle a été brisée par la série d’articles de Patrick de Saint-Exupéry publiée dans Le Figaro au début de 1998. Ces articles ont libéré la presse et provoqué immédiatement la mise sur pied d’une Mission d’information par le pouvoir français pour étouffer le scandale. Il y a évidemment des nuances sur la responsabilité de la presse. Relever comme je l’ai fait la désinformation dans un journal comme Le Monde n’empêche pas de reconnaître qu’il y a d’excellents journalistes dans ce journal et qu’il s’y écrit de très bons articles.

Pensez-vous également que la désinformation a pour origine une discordance des points de vue entre journalistes et rédactions ou bien qu’il s’agit d’un problème de méconnaissance du contexte historique, social et politique des événements de l’époque de la part des journalistes ?

Il est clair qu’il existe un journalisme de connivence et une indécente proximité entre hommes politiques et hommes de médias, c’est-à-dire journalistes, rédacteurs en chefs, directeurs et propriétaires. La connivence entre Le Monde et le chef des services français, la DGSE, est même apparue au grand jour de l’aveu même du directeur de la DGSE, Claude Silberzahn. Il écrit que le directeur de ce journal, Jean-Marie Colombani, et son spécialiste militaire, étaient « ses amis » avec qui il « complotait » quelques bons coups médiatiques.

Mais d’autres journalistes évitent de rentrer dans ce jeu, dangereux pour la liberté, avec les officines du pouvoir. Corinne Lesnes par exemple a écrit dans Le Monde, en 1994 de très bons articles, s’engageant dans l’analyse et apportant ainsi des éléments indispensables pour la compréhension de la crise. Disons aussi, et je le tiens d’une amie commune, qu’elle a été censurée par sa rédaction au point d’en pleurer.

Il en est de même pour Agnès Rotivel, journaliste au journal chrétien La Croix. Elle l’explique très bien elle-même : « Le problème s’est posé avec la rédaction lorsque j’ai ramené un papier sur l’Église au Rwanda, (…) La Croix n’a pas été capable d’assumer cela jusqu’au bout. C’était un article qui s’appuyait sur des faits réels [évoquant notamment Monseigneur Perraudin].

(…). J’étais très furieuse. Je lui ai dit [au rédacteur en chef] qu’il fallait faire très attention, que l’on avait affaire à des prêtres et que cela arrangeait tout le monde de voir les problèmes à travers l’ethnie. Cela arrangeait le gouvernement français et l’Église. Il ne s’agissait que d’une histoire de Tutsi et de Hutu. (…) Mon texte est passé pendant que j’étais absente. Le responsable du service religieux a censuré mon papier d’environ deux tiers. »

Tous les journalistes n’ont hélas pas eu la même probité.

Source : The Dominion - Canada’s Grassroots Newspaper

http://dominionpaper.ca/francais/2005/08/17/genocide_r.html

Egalement publié sur le site de la revue La Nuit rwandaise.

Illustration : Tribunal Gacaca, www.juliepudlowski.com, The Dominion - Canada’s Grassroots Newspaper.


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par Jean-Paul Gouteux
Date de publication en ligne : 17 août 2006
URL : https://gouteux.net/jean-paul/Genocide-rwandais-La-presse.html
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Mots-clés | Tags : Religion | Rwanda | Médias

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